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10.05.2008
L'échoppe bordelaise
Dans "Commencements d'une vie", François Mauriac évoque, non sans une tendresse complice "ces longues rues qui se prolongent indéfiniment vers la banlieue, rue de la Croix-Blanche ou du Tondu, rue du quartier Saint-Genès, bordées de ces maisons sans étage que les bordelais dénomment échoppes..."
Et certes, là encore, le regard de l'écrivain ne s'y est pas trompé : bien avant les urbanistes et les sociologues, il a su détecter cet humble et répétitif fait architectural qui tisse la trame véritable du tissu urbain bordelais - non point tant les superbes "façades" XVIIIème éblouissant le visiteur pressé, mais ces modestes édifices que paraît avoir secrété, ainsi que les alvéoles d'une ruche, le rêve tenace d'un individualisme toujours - et plus que jamais - exigeant de son propre territoire.
Dans sa forme primitive, l'échoppe représente le pur produit de l'extension de la cité débordant ses limites historiques du XVIIIème siècle pour se propager jusqu'à ses "nouvelles frontières" symbolisées par l'arc de cercle encore agreste des "Boulevards" avec ses barrières d'octroi, entre 1850 et 1900. Destinées, à l'origine, au logement des familles à revenus modestes, elles parvenaient à concilier le vieux songe isolationniste de la "Villa Sam'Suffit" au décorum de la respectabilité bourgeoise. Leur façade n'était-elle pas taillée dans la même pierre calcaire (lunaire) des édifices prestigieux et ornée, à leur illustre exemple, de fac-similé de mascarons, frontons, corniches, frises et guirlandes ? Rien à voir avec les corons ouvriers du Nord qui, eux, "annonçaient la couleur !"
Deux grands types d'échoppes furent alors conçus : l'échoppe simple (environ 5 mètres de longueur sur la rue) comprenant un couleur latéral, généralement dallé en carreaux de faïence blanche et noire, et desservant trois pièces dont une "sur le devant" ; l'échoppe double, avec un couloir central donnant de part et d'autres sur deux pièces plus vastes. Point commun absolu, toutes s'ouvraient à l'arrière sur un jardinet caché d'environ 50 m2, parfois précédé d'une véranda aux verres polychromes, et découpé en plates-bandes de terre noire bordées de coquilles Saint-Jacques ! Souvent, au centre du jardin, se dressait un palmier étique, fétichiste vestige de la "conquête algérienne." Attenant à la cuisine, un hasardeux débarras en planches, mi-placard à balais, mi-nid à poussière, portait le nom merveilleux de "souillarde."
De 1890 à 1914, puis à un rythme bien plus lent dans l'entre-deux-guerres, l'échoppe s'adapte au goût du jour, négligeant de plus en plus le modèle "classique" obsessionnel : l'inspiration du "modern'style," l'intégration à la façade en briques vernissées, la légère surélévation par le socle de sous-sols à demi émergents, ouvrant à ras de trottoirs par des soupiraux, enfin l'influence grandissante du style "arts-déco" renouvellent et diversifient le shéma originel.
Longtemps traitée de "passéiste" ou "étriquée", l'échoppe reconquiert, aujourd'hui, une vive faveur : n'est-elle pas, face à la menaçante termitière des "grands ensembles", l'humble mais résistant rempart d'un art de vivre chez soi et en soi, c'est-à-dire à la juste mesure humaine ?
Et cet article est signé ; MS dans "l'almanach du bordelais" de 1996
19:50 Publié dans La région bordelaise | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note



